SUSPENDRE LE TEMPS

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« Nous sommes devenus les esclaves de la vitesse », écrivait Carlo Petrini en 1989, fondateur du mouvement Slow food. Déjà, il se désolait des « foules qui confondent frénésie et efficacité ». Edgar Morin parle de « course suicidaire et inconsciente »; l’accélération financière et technologique déconnectée du rythme de l’homme, mène notre système à l’épuisement écologique, économique, sociale et tout simplement humain. 

Dictature de l’urgence, addiction à la vitesse et aux écrans, « infobésité », exigence de rentabilité/ efficacité/ instantanéité...Tout va trop vite, et c’est l’épuisement. Selon l’Observatoire du Stress au Travail (cabinet Stimulus 2017), aujourd’hui en France c’est 1 actif sur 2 qui se déclare stressé et anxieux au travail, 1 sur 4 serait même dans un « état d'hyperstress », considéré comme un niveau « à risque pour leur santé ».  18% des salariés, 12% des dirigeants et 21% des indépendants affirment avoir été victimes d’un burn-out en 2017

Trop vite, nous mettons à mal notre santé, mais aussi notre motivation, notre capacité à réfléchir et à prendre les bonnes décisions. 

Trop vite, nous perdons le souffle, l’équilibre et le sens. 

Trop vite nous perdons la direction, la vision et l’énergie pour porter nos projets et nos équipes sur le long terme.

STOP !

Mettons nous sur pause. Apprenons à DÉCÉLÉRER.

Car ralentir ne va pas de soi. Notre éducation et notre société nous inculquent exactement l’inverse. Que ce soit à l’école ou en entreprise, les mots d’ordre restent encore « compétition, rapidité et résultats ». 

On nous vante les promesses de la connexion et de la technologie, sa praticité, rapidité, omnipotence. On nous apprend de plus en plus tôt l’usage des ordinateurs, des emails et réseaux sociaux. Mais qui nous apprend à les utiliser sainement, sans nous mettre en danger ? Aucunes mentions d’effets indésirables sur la notice de vos macs ou de vos applis… ? Pourtant l’addiction aux écrans endommage nos neurones comme l’effet du stress qu’elle engendre, et entraine hyper-activité, problèmes de concentration et épuisement ; cela vaut pour nos enfants comme pour les salariés.

Photo: iStock- le technostress

Photo: iStock- le technostress

L‘école ne nous apprend pas non plus la puissance du silence, de la respiration et du vide qui est pourtant plein de promesses. Elle ne nous apprend pas l’importance de la patience, de l’écoute de la nature et de notre écologie intérieure. 

Le temps est pour nous linéaire, il se matérialise par les cases d’un calendrier que l’on remplit à ras bord, comme si nous avions peur du vide, comme si ne rien faire voulait dire ne plus exister. Le temps, devenu quantitatif, n'est plus qualitatif. Le temps est argent, le temps est calcul, le temps devient une contrainte dans une équation erronée pour trouver le bonheur. Tellement effrayés d’en manquer, nous en arrivons à gâcher ces moments heureux qui nous sont offerts, car oui, le temps est un cadeau.

Adulte, on oublie l’importance de ne rien faire, de laisser son esprit vagabonder, de regarder autour de soi, d’imaginer, de rêver. Nous vivons dans le regret du passé ou l’angoisse du Futur, obnubilés par le résultat, oubliant nos capacités de vivre au présent, en pleine présence et conscience de l’instant

Le temps est notre bien le plus précieux. Il cristallise pourtant de nombreuses peurs et frustrations, et nous cultivons avec lui un rapport ambivalent et rarement apaisé.

Alors si nous apprenions à suspendre le temps ?

Si nous changions notre rapport au temps pour mieux se le réapproprier et sortir de cette course infernale ? 

Si nous apprenions à nous mettre sur pause, à écouter ce qui se passe à l’intérieur et à l‘extérieur de nous ?

A écouter les silences entre les notes, les respirations entre les mots, et vivre pleinement nos temps en suspens ?

Oui, mais comment faire ?

4 PISTES POUR MIEUX VIVRE L’INSTANT :

1. Digital detox et reconnexion à la nature. Loin d ‘être une simple mode, les retraites au vert, déconnectées des écrans, deviennent un enjeu de santé physique et psychologique pour ceux qui vivent dans les grandes villes et travaillent dans des environnements stressants. Le contact avec la nature est non seulement essentiel à notre santé et bien-être, mais la nature est aussi une source d’inspiration incroyable quand il s’agit de repenser notre rapport au temps et à soi.

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2. Gestion des priorités : apprendre à dire non. Attention au syndrome FOMO (Fear of Missing Out), l’angoisse liée à l’idée de rater quelque chose. Terme tout d’abord associé aux réseaux sociaux et à la sphère personnelle, ce phénomène se vit aussi en entreprise. On veut être partout, soit par peur de l’exclusion, soit par peur de perdre le contrôle, ou par boulimie de projets ! On ne peut pas tout faire. Oui, c‘est frustrant, mais c’est la 1ère règle si on veut retrouver un peu d’espace et de temps; il faut faire des choix et donc clarifier ses priorités. 

Photo:  © Ivan Kruk sur  Adobe Stock

Photo: © Ivan Kruk sur Adobe Stock

3. Apprendre à respirer, faire des pauses et gérer son stress. C’est peut être un des enjeux majeurs, notamment au travail. Le stress chronique est un véritable fléau qui cause une grande partie des maladies de nos sociétés modernes. Il réduit nos performances, nous fait perdre notre enthousiasme, notre créativité et notre capacité de présence à l’autre. Le stress fige. Le stress détruit. Et il est malheureusement contagieux… Il existe pourtant des outils pour nous aider à mieux le réguler. Relaxation, yoga, méditation, activités sportives…Intégrez des courts rituels à vos journées afin d’éviter de trop tirer sur la corde.

4. Apprendre à gérer son énergie. La clé est de comprendre ce et ceux qui «pompent » notre énergie et ce qui, au contraire nous recharge. Fuyez ou limitez les environnements qui vous prennent trop d’énergie et sanctuarisez dans votre planning des activités que vous aimez, qui vous rechargent et vous redonnent le sourire, sans culpabilité et en vous y tenant ! Elles sont aussi (même plus) essentielles que votre réunion du lundi. Sans énergie, vous ne pourrez pas vous occuper de votre famille, de vos équipes ou amis. Ce travail va bien souvent soulever des questions plus profondes sur nos choix de vies, nos priorités, ce qui fait réellement du sens pour nous. Il permet de voir si nous sommes toujours dans le bon environnement, professionnel et personnel. Il permet de se réaligner, de sortir d’un temps subi, vers un temps choisi. Et cela change tout.

On remet les pendules l’heure.

Fini les tic-tacs oppressants. Fini la course infernale.

On vit chaque instant comme un cadeau, pleinement… pour enfin se réconcilier avec le TEMPS.

Alice VIVIAN

A LIRE :

  • Pedram Shojai, L’art de suspendre le Temps, Larousse 2018

Photo : © Cristina Conti sur Adobe Stock

 

 

Intelligence du corps et nouveau leadership 

Wendy Palmer

Wendy Palmer

Pendant des siècles les êtres humains ont utilisé les pouvoirs et la présence de leur corps pour accomplir des tâches physiques et sociales complexes.

Puis la société s’est transformée: accélération des technologies et avènement des sciences “dures”, perte de connexion à la nature et au sacré, prédominance de la connaissance et de l’intellect versus l’émotionnel et le corps… L’Homme a oublié sa nature holistique et intuitive.

En séparant la tête du corps, en sur-investissant un mental de plus en plus agité et surchargé d’information, nous mettons non seulement notre santé en danger, mais nous perdons de nombreux pouvoirs.

L’intelligence du corps, dite somatique, devient un enjeu majeur face au stress et aux exigences d’une société en recherche de sens et d’équilibre. Nous ne sommes pas uniquement défini par notre mental ou notre raisonnement intellectuel; cela serait oublier nos systèmes limbique et reptilien, bien plus anciens, qui ont permis la survie de notre espèce depuis des millions d’années. Réhabiliter et ré-habiter le corps permet de se reconnecter avec d’autres forces. L’émotion, l’intuition, la relation et l’action ne se jouent pas dans le néo-cortex !

Howard Gardner est l’un des premiers à mettre en évidence la multiplicité de nos intelligences, critiquant, à raison, un système scolaire et professionnel valorisant essentiellement l’intelligence logico-mathématique et linguistique. Nous aurions selon lui 7 autres formes d’intelligences, dont l’intelligence somatique-kinesthésique: une révolution dans le monde de l’éducation et de la gestion des talents. 

Après le temps du Q.I (quotient intellectuel), puis celui du Q.E (quotient émotionnel), ne serions nous pas aujourd’hui dans l’ère de Q.C, quotient corporel

Car notre corps est effectivement extrêmement intelligent; n’en déplaise à notre intellect bien trop égotique. Véritable tableau de bord pour détecter les signaux, boussole pour nous orienter, le corps est, quand nous savons nous y connecter, un incroyable réservoir à magie !

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Le lien entre le corps et l’esprit est d’ailleurs aujourd’hui indéniable. La découverte de notre 2ème cerveau, 200 millions de neurones connectés dans notre ventre !, accélère notamment les recherches sur le sujet. Nous savons que ce dernier joue un rôle essentiel dans la prise de décision.

Dans une société en pleine transformation, l’intelligence somatique devient un sujet porteur d’avenir, que cela soit dans le monde de la santé, de l’éducation mais aussi plus récemment dans celui de l’entreprise et du management

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Les dernières avancées en neurosciences ainsi que de nouvelles expérimentations prouvent que la conscience du corps pourrait être un des ingrédients manquant dans la recherche d’un leadership authentique et moral. Les approches issues des Etats-Unis de « Mindful management », de « Body-Mind » ou encore de «Leadership embodiment©» (créé par l’inspirante Wendy Palmer) connaissent un grand succès outre atlantique. Inspiré de l’Aïkido et de la pleine conscience, le « Leadership Embodiment » ou « Leadership incarné » est l’art de se connaître et de s’améliorer en tant que leader en travaillant sur le corps, afin de créer un alignement entre nos ressources mentales, émotionnelles et physiques. Nous renforçons notre capacité de présence, d’écoute, d’inclusion et de prise de décision. En modifiant la posture, la respiration et l'énergie dans le corps, nous modifions notre façon de penser et de parler.

Les travaux de Paul Linden, pionnier en intelligence somatique (Being in Movement©), de Somatics de Richard Strozzi-Heckler (Strozzi Institute) ou encore de Focusing de Eugene Gendlin (Focusing Institute) connaissent un intérêt grandissant auprès des directeurs et managers en quête de nouveaux outils de performances et bien-être. Même la France, académique et intellectuelle, souvent mal à l’aise avec le corps en entreprise, commence à s’y intéresser.

Signal faible ou véritable tendance de fond, le sujet ne peut échapper à tous ceux qui explorent le Futur du travail et les innovations en matières de RH et gestion des talents.

Et le corps a encore bien des choses à nous apprendre.


N’est-il donc pas venu le moment d’oser l’intelligence somatique en entreprise ?

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Grâce à la conscience corporelle, à la gestion du stress et des émotions, non seulement le travailleur apprendra à prendre soin de sa santé et augmentera son énergie, mais il développera également ses performances et ses compétences : présence, leadership, écoute, empathie, agilité décisionnelle, créativité… Plus ouvert et positif, il améliorera ses relations et son environnement de travail. Le manager prendra soin et fera progresser ses équipes. Alignant la tête, le coeur et le corps, il incarnera un leadership authentique et (re)trouvera du sens et de la joie dans ses actions.

Il n‘y a plus qu’à essayer…

 

Alice VIVIAN, fondatrice mojom 


A LIRE :

  • Howard Gardner,Frames of Mind: The Theory of Multiple Intelligences, New York : Basic Books, 1983

  • Wendy Palmer et Janet Crawford, Leadership Embodiment: How the Way We Sit and Stand Can Change the Way We Think and Speak, 12 octobre 2013

Photos :  unsplash.com, adioma, shutterstock